Financer les organisations paysannes sans les étouffer

Un carrefour international a eu lieu du 2 mai au 7 mai à Mboma, un petit village à test du Cameroun, récemment devenu district administratif. Il a réuni une soixantaine de participants sur un thème particulièrement sensible en ces temps de crise, celui du financement des organisations paysannes. Nous précisons ci-dessous la manière dont le carrefour a été préparé. Nous résumons également les travaux tels qu’ils se sont déroulés. Nous pensons en effet que la manière dont une telle activité se passe est aussi importante que son contenu.

Un carrefour international au village
L’idée d’organiser un carrefour international ne date pas d’hier. Voilà déjà quelques temps que le SAILD éprouve le besoin de rencontrer d’autres ONG œuvrant dans la même ligne. Le SAILD qui existe depuis à peu près 6 années, s’est considérablement développé, suivant les traces du mouvement paysan camerounais, lui-même en pleine expansion. L’organisation d’une telle activité correspondait initialement à l’intention de faire un premier bilan de son travail. Chemin faisant, le centre d’intérêt s’est porté sur le financement des organisations de base, une question qui interpelle régulièrement les agents du SAILD. Récemment, diverses expériences vécues intensément avec des fédérations ont confirmé que l’intérêt pour ce thème était réel en milieu paysan aussi.

La réalisation du carrefour est le résultat d’un processus dont le tableau 1 détaille les étapes. En avril 1993, le SAILD organisait un atelier de réflexion interne sur la capitalisation des expériences qu’il vit au contact du monde paysan. Lors de cette activité, les relations entre le SAILD et les organisations paysannes sont apparues comme une préoccupation généralisée au sein de l’équipe. C’est autour des financements que la plupart des questions semblaient tourner. En novembre 1993, les idées se sont précisées : un lien entre deux axes thématique, financement et relations avec les organisations paysannes, a été établi. Le SAILD était en visite à Mboma, à la FEGAA-Est dans le cadre d’une mission d’appui à la réalisation d’une étude de faisabilité pour le lancement d’un projet de commercialisation à l’échelle de la région. Au cours des échanges formels et informels, l’idée est venue d’organiser le carrefour dans cette fédération. Un véritable défi pour cette organisation paysanne, mais aussi pour le SAILD, car en novembre 93, il n’y avait que la forêt à l’endroit où le carrefour a eu lieu. Une telle organisation supposait la construction d’infrastructures de travail, salle de réunion, salles de travail, électricité, installation de sanitaires, sans oublier la mise en place d’une véritable hôtellerie pour héberger et nourrir des participants venant d’origines diverses.

Entre le mois de janvier et le mois d’avril, toute la fédération s’est mobilisée pour relever le défi. Diverses commissions ont été responsabilisées pour prendre en charge les différents travaux, des artisans de toute la région se sont mis au travail, bûcherons, menuisiers, maçons, électriciens, … dont beaucoup étaient membres de groupement affiliés à la fédération. Indirectement, en fabriquant sur place la plupart des équipements, infrastructures et mobiliers, plusieurs millions de CFA ont ainsi été injectés dans les rouages de l’économie locale.
Une telle organisation a forcé la FEGAA-Est à responsabiliser de nouveaux acteurs, notamment en créant des commissions spécialisées. Le carrefour a donc été au passage l’occasion d’une profonde réflexion sur la répartition des pouvoirs et des prérogatives au sein de la fédération. Sur un autre plan, l’organisation d’un tel carrefour au village de Mboma, a permis de renforcer la position du mouvement paysan sur la scène locale. Il est certain que l’audience de la FEGAA-Est s’est accrue de même que son pouvoir : dans la région de Nguélémendouka, chacun sait que c’est grâce à cette fédération qu’un événement d’une telle importance a pu avoir lieu. Les paysans seront davantage pris au sérieux pour avoir réussi à mettre sur pied ce qu’aucune notabilité locale n’aurait pu imaginer réussir. Ces retombées socio-politiques et économiques sont à prendre en considération dans le bilan du carrefour.

Les participants
Le carrefour a réuni une soixantaine de délégués des trois grandes familles d’acteurs directement concernés, les OP, les OA et les BF. C’était, semble-t’il, la première fois qu’un nombre à peu près égal de représentants de chacune des familles se retrouvaient ensemble pour une semaine dans le but principal d’échanger directement sur les questions de financement des organisations paysannes. C’était capital pour les paysans qui sont encore trop rarement associés aux discussions qui concernent les financements qui leur sont destinés. La plupart d’entre eux ont vécu ce carrefour comme un événement très important. L’annexe n°1 précise le nom et l’origine de ceux et de celles qui se sont retrouvés à Mboma. Les délégués paysans étaient mandatés par des OP du Cameroun, du Tchad, du Sénégal, du Burkina Faso et du Bénin. Les OA représentées provenaient du Sénégal, du Cameroun, du Zaïre, du Tchad, du Burkina et du Togo. Parmi les délégués des BF, une majorité venaient de pays européens, certains de Belgique, d’autres de France, d’autres encore d’Allemagne, d’Italie ou de Suisse. La Communauté Européenne était également représentée.
Un certain nombre de délégués d’OP et d’OA d’Afrique centrale (Burundi, Rwanda et Zaïre) étaient attendus. En raison des événements dramatiques qui se déroulent dans ces pays, ils n’ont pas pu se joindre à nous.

Le thème dans son contexte
La définition du CONTEXTE dans lequel ce carrefour a pris place doit s’envisager aux différents niveaux, local ou micro régional, national, mais aussi international.
Parmi quelques éléments caractéristiques du contexte actuel, citons par exemple :

• La dépréciation des prix des produits agricoles sur les marchés internationaux, mais souvent aussi sur les marchés locaux et régionaux,
• Un climat d’incertitude dans le domaine de l’économie en même temps que le dérèglement des équilibres géopolitiques traditionnels, ce qui se marque par des tensions régionales et des crises souvent violentes,
• La dualisation de la société mondiale, sensible au sud comme au nord, qui rend manifeste la croissance de la pauvreté sous toute ses formes, économique, O%
• L’ajustement structurel et la redéfinition de la place de l’État et du rôle des fonctionnaires, qui devraient se mobiliser davantage vers des fonctions de service plutôt que d’encadrement ou de contrôle,
• L’émergence de nouveaux modèles de vie en société à une époque où on parle beaucoup de démocratie, de libéralisation de la presse, de multipartisme,
• L’apparition de nouveaux modes de consommation, mais également de nouveaux modes de production, notamment le secteur dit « informel » tant rural qu’urbain,
• Le développement de nouvelles valeurs par exemple la montée en puissance de l’argent, en même temps que de nouveaux rapports entre les générations ou les groupes humains qui constituent la société civile,
• L’apparition de nouvelles structures parmi lesquelles les organisations paysannes et les organisations dites non gouvernementales (ONG),
• L’évolution des approches en matière de développement, vers une plus grande responsabilisation et une participation plus nette des acteurs sociaux,
C’est dans ce contexte qu’un certain nombre d’ONG, parmi lesquelles le SAILD, œuvrent en développant des stratégies qui visent explicitement le renforcement des mouvements paysans. Au Cameroun, comme dans d’autres pays africains, quoique plus tardivement, ces efforts ont rencontré ceux de leaders paysans dynamiques, ce qui aboutit à l’émergence d’un nombre grandissant d’organisations paysannes de type fédératif. Leur RENFORCEMENT ÉCONOMIQUE est souvent reconnu comme un passage obligé vers l’autonomie qu’elles revendiquent. Mais la dimension économique ne peut suffire à elle seule et nécessite d’être précisée par un PROJET DE SOCIÉTÉ à la recherche duquel les organisations paysannes et leurs leaders ne déploient pas encore suffisamment d’efforts.
Parmi les questions qui interpellent régulièrement les organisations paysannes, (que nous noterons OP dans la suite du texte) et les ONG qui jouent un rôle d’appui, les OA, il y a celles qui tournent autour de l’argent et du FINANCEMENT, notamment celui qui est distribué par les organismes bi ou multilatéraux, ce que nous avons appelé de manière un peu étroite, les bailleurs de fonds (noté BF). L’argent, d’une manière ou d’une autre implique toujours des rapports de pouvoir, et celui qui possède l’argent et qui le distribue sous forme de dons, de
Subventions, ou de prêts, détient une part de pouvoir appréciable vis-à-vis de celui qui le reçoit. Ce qui nous amène automatiquement à soulever la question des RELATIONS qui s’établissent entre ces trois catégories d’acteurs influencés par le pouvoir de l’argent qui se trouvent sur le chemin du « développement ». C’est au cœur de ces deux problématiques, le financement et les relations entre les trois familles d’acteurs que s’inscrit le thème de ce carrefour.

Les documents préparatoires livrés dans la partie 2 (documents n°1 à 3) fournissent un grand nombre de questions qui sont régulièrement soulevées à l’occasion des activités que mènent les uns et les autres. Parmi les questions clés, on peut citer :
• Le financement extérieur qui semble étouffer le dynamisme et les capacités propres des OP bénéficiaires, et en particulier leurs capacités d’autofinancement,
• Les relations difficiles et parfois les conflits qui surgissent entre les acteurs,
en particulier entre OA et OP soupçonneuses les unes vis-à-vis des autres,
• Les nouveaux rapports de force qui s’établissent entre les acteurs, que ce soit au sein des OP ou entre OP, OA et BF,
• Les jeux de rôles complexes qui s’établissent entre OP, OA et BF de sorte que les responsabilités des uns et des autres semblent régulièrement sombrer au centre d’un véritable « triangle des Bermudes « ,
• Les différentes stratégies pour mettre les fonds à la disposition des OP (subventions, prêts, crédits, …),
• La difficulté de tirer profit des « arrivages » de fonds, l’argent ne suffisant pas toujours pour tout régler et créant souvent de nouveaux problèmes, régulièrement plus délicats que ceux qu’il était censé résoudre,
• Les effets pervers qui naissent dans le sillage des financements, par exemple l’appauvrissement social et culturel, la marchandisation des valeurs paysannes, la création de nouveaux enjeux qui divisent les paysans, …
Le tableau 2 résume les PRÉOCCUPATIONS les plus immédiates que les participants ont exprimées dans leur contribution préparatoire. Pendant le carrefour, d’autres encore ont été soulevées ainsi qu’en témoigne l’annexe 3 qui recueillent un certain nombre de préoccupations collectées au démarrage des travaux.
Les objectifs
Plutôt que de formuler de manière rigide des objectifs, nous avons préféré mettre en avant quelques mots clés qui nous paraissent constituer le noyau dur de concepts à partir desquels chacun peut formuler pour lui-même ses objectifs :
– ÉCHANGER SANS D’ARRIÈRE PENSÉE5 : le carrefour était une occasion exceptionnelle pour les trois familles d’acteurs qui pour une fois s e

Tableau 2 : Principales préoccupations exprimées par les participants à travers leurs contributions

Préoccupations paysannes
• Le rapport entre la diversité des besoins à la base et le volume des financements,
• Les relations « floues » entre OP, OA et BF à l’occasion des financements, la répartition des responsabilités,
• L’autofinancement et la valorisation des ressources propres,
• Le financement direct, « sans filet », sans intermédiaire,
• La rémunération des leaders paysans,
• L’autonomie de ceux qui bénéficient d’appuis financiers, leur marge de manoeuvre et de décision dans l’utilisation des financements,
• La négociation des accords de financement,
• Les critères de financement imposés par les OA ou les BF,
• Le droit à l’erreur.

Préoccupations d’organisations d’appui

• La clarification des relations entre OP, OA et BF,
• l’accès des OP au crédit et aux services des autres institutions financières,
• Les effets pervers de l’argent et les rapports de force qu’il masque,
• La contribution réelle des apports de fonds aux défis du monde paysan, Les jeux qui se créent en coulisse autour de l’argent,
• La « capture » de l’argent extérieur comme finalité voilée de certaines OP,
• L’autopromotion entravée par les financements extérieurs,
• Financer des « entreprises » paysannes ou un mouvement socio-politique ?
• Le rôle des OA au delà de l’argent et des relations d’appui,
• La fuite en avant dans les dépenses, l’argent extérieur créant de nouveaux besoins de consommation sans vraiment régler les grands problèmes,
• Le déséquilibre croissant entre les capacités réelles des OP et les financements dont elles bénéficient.

Préoccupations de Bailleurs de fonds
• La place de l’État et des banques dans le triangle OP, OA et BF,
• La dynamique paysanne sans l’aide extérieure,
• La gestion du pouvoir au sein des OP, surtout quand l’argent arrive,
• La contribution des aides financières au développement réel des capacités économiques,
• Le sentiment que les OP qui bénéficient de financements extérieurs, manquent de vision sur leur avenir et leur développement,
• Comment lier autonomie paysanne et appuis financiers extérieurs ?
• Les effets pervers de l’argent,
• La communication difficile entre OP et OA, et entre OP, OA et BF,
• Le renforcement économique des OP joue-t-il contre le renforcement de leurs capacités socio-politiques ?
• En finançant des OP, finance-t-on des projets de société paysanne ?

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